un espace sécuritaire
Par Dr. Patrick Lynes
Aménager un espace sécuritaire (safe space) au sein des universités et des organisations consiste à faciliter les échanges de points de vue et à favoriser les débats en interdisant les attaques personnelles ou toutes formes de discrimination sexiste, raciale ou religieuse. Mais croire qu’un espace sécuritaire consiste à considérer que le moindre ressenti négatif qu’éprouve une personne envers une autre ou de ses idées entraîne le blâme ou l’exclusion de cette dernière est une aberration déshumanisante qui découle d’une profonde méconnaissance des dynamiques interpersonnelles.
En réalité, à moins d’être un psychopathe, chacun de nous éprouve occasionnellement un malaise ou une gêne dans certaines situations. Cet inconfort ressenti peut être une occasion de nous questionner, sur nous-mêmes et sur la situation. Il nous oblige à nous demander qu’est ce qui nous appartient dans ce malaise éprouvé, quelle est la part qui provient de l’autre. En exprimant ce qui nous incommode et en vérifiant l’intention du vis-à-vis, il nous devient possible d’apprendre sur nous-mêmes et les autres, de nous ajuster, de progresser. Un milieu où nous ne sentirions jamais de malaise nous condamnerait à la stagnation et compromettrait nos possibilités d’évoluer. Par analogie, nous souhaitons tous éviter la douleur. Pourtant si par mégarde je pose la main sur une casserole qui vient juste de sortir du four, la douleur m’alerte sur la nécessité de dégager ma main pour limiter l’intensité de la blessure. De même, les ressentis négatifs nous sont utiles dans toutes les situations d’apprentissage, d’exposition à de nouvelles situations, ou même dans nos rapports avec les proches.
Vouloir éliminer tous les ressentis négatifs est utopique. Plutôt qu’un espace sécuritaire, nous nous retrouvons alors à créer au sein des groupes et des organisations un espace miné (mined space) où personne ne se sentira en sécurité, où chacun s’interdira d’exprimer un point de vue divergent, craignant à tout moment d’être considéré comme un paria.
Tous nous pouvons générer ou expérimenter des malaises. Plutôt que d’en blâmer expéditivement les autres, rappelons-nous que les autres, au même titre que nous-mêmes, ont un droit égal d’être ce qu’ils sont, avec leur différence et même avec leurs maladresses. Cela pourrait nous aider à développer le courage de faire preuve de tolérance envers la diversité des expressions humaines et d’abaisser nos seuils de susceptibilité. Développer ce courage à la tolérance quand les choses ne se produisent pas exactement comme nous aimerions qu’elles se déroulent facilitera également notre adaptation aux nombreux bouleversements écologiques, économiques et géopolitiques qui sont déjà à nos portes.